Journal de fouille 2013   1 comment

(Texte: A. C. de la Roche et Samantha Heitzmann)

Nous voilà donc réunis à nouveau pour la troisième campagne de fouille pluriannuelle programmée sur l’épave de la Mortella III ! Crise oblige, cette dernière ne durera que trois semaines, du 7 au 27 octobre 2013.

Le site est situé au milieu de la baie de Saint-Florent (Haute-Corse) par 38 mètres de profondeur et requière une organisation minutieuse et une équipe de travail bien entrainée. Cette année, l’équipe est réduite à une quinzaine d’archéologues et plongeurs professionnels. Deux nouveaux participants, Guillaume Martins et Jacques Morin, se sont greffés à l’équipe de récidivistes.

Notre mission 2013 est soutenue financièrement par le Ministère de la Culture (DRASSM), par la Collectivité Territoriale de Corse -CTC- , par le Conseil Général de Haute Corse et par la Commune de Saint-Florent. Elle est réalisée avec la collaboration scientifique de l’Université de la Sorbonne (Paris IV, FED 4124) et du Muséum National d’Histoire Naturelle (MNHN).

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L’équipe de fouille 2013 au cours de la première semaine de travail (Photo Samantha Heitzmann)

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LES OBJECTIFS DE LA MISSION :

La fouille sera principalement localisée sur une zone de l’ordre de  20 m² baptisée AF13/1 située à l’extrémité avant de l’épave, dans la partie Sud-Ouest du site.

L’objectif assigné à la fouille de ce secteur est essentiellement de répondre à des questions qui posent problème au sujet des proportions du bâtiment.

La fouille du secteur AF13/1 aura donc pour but de tenter de faire la lumière sur la question de la dimension de la quille et des proportions générales de l’ensemble de la charpente qui en découlent. Ces données constituent aujourd’hui une étape importante dans la compréhension du navire et de sa typologie.

Un second secteur de fouille AF13/2 a été prévu sur la partie tribord du massif d’emplanture du grand mât, mis au jour en 2012. Nous espérons que le dégagement de cette zone rendra possible la découverte de la maîtresse section du bâtiment qui nous permettra d’entamer une étude de la dimension du plan et compléter notre réflexion sur la géométrie d’ensemble des structures. C’est là un second objectif que nous nous sommes fixés.

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LA PREMIERE SEMAINE DE FOUILLE:

Une semaine avant le début de la fouille, quelques membres dévoués de l’équipe se sont attelés au carénage et à la remise en état de notre bateau de travail, le U Saleccia II. Au programme : aménagement intérieurs et remise en état générale de l’embarcation. Laurent Kühn prend en main la direction des travaux de menuiserie, Jesus Guevara, Guillaume Martins et Arnaud de la Roche réalisent les travaux de carénage et de peinture.

Le bateau avant et après carénage

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Les plongeurs au palier à l'oxygène

Les plongeurs au palier à l’oxygène (photo Christoph Gerigk)

Le U Saleccia est mis à l’eau lundi dans la matinée. Le matériel de plongée et les équipements de fouille sont ensuite embarqués. Cette année, nous utilisons trois aspirateurs à sédiments , des suceuses à eau alimentés par deux motopompes à haute pression de 60 m3/heure de capacité. Comme en 2012, les compresseurs sont installés dans la camionnette de l’association stationnée sur le quai.Les plongées de la semaine sont minutieusement programmées. Les temps de plongée sont limités à 30 minutes le matin et 25 minutes l’après-midi. L’intervalle surface est de 4 heures.  Les paliers de décompressions se font à 9 mètres à l’air (3 minutes) et à 6 mètres à l’oxygène pur (15 minutes).

Les premiers jours, la météo ne nous accompagne pas de sa clémence: lundi et mardi, nous entamons la fouille sous de fortes averses. Une grosse houle de nord gène le travail et rend la vie à bord très inconfortable. Malgré ces mauvaises conditions, les premières palanquées parviennent à remettre en place le mouillage sur le site ainsi que les les colonnes de descente des les manches à eau.

Avis de tempête sur Saint-Florent (Photo Samantha Heitzmann)

Avis de tempête sur Saint-Florent (Photo Samantha Heitzmann)

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Entre mardi et le week-end, l’implantation des zones de fouille est réalisée, les suceuses sont mises en place et le sédiment commence à être dégagé. Grâce à des plongeurs déjà bien rodés au travail sur le site, la fouille à proprement parler peut débuter dès mardi matin. Les jours suivants, la météo s’améliore peu à peu, mais la température reste basse, particulièrement le matin.

Dés les première plongées,  des pièces de bois et des restes de cordages bien conservés apparaissent dans la zone de fouille AF13/1. Rapidement nous identifions des fourcats maintenus par les vestiges d’une carlingue, très errodée sur l’avant. Sur tribord, une première serre et des restes d’accotards surgissent du sédiment.

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Mise au jour du secteur de fouille AF13/1 (photo C. Gerigk)

Mise au jour du secteur de fouille AF13/1: une série de fourcats maintenus par les vestiges de la carlingue (pièce longitudinale de gauche)  (photo C. Gerigk)

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Au bilan des découvertes cette semaine, plusieurs boulets de canon de petits calibres, en roche volcanique, probablement d’origine italienne, qui sont trouvés mercredi sur le flanc tribord de la quille. Jeudi, un nouveau canon en fer forgé cerclé apparait peu à peu sous le sédiment à proximité de ces boulets. Nous avons trois catégories  différentes de boulets : ceux retrouvés cette année mesurent 12,5 cm de diamètre, tandis que ceux de gros calibre mesurent entre 15,8 et 22,4 cm. Chaque calibre correspond respectivement à un poids de 1-1,5 kg, 6-7 kg, et 16-17 kg. Les variations de poids sont dues à la nature de la roche utilisée.

Vendredi, un réa de poulie en bois de hêtre est mis au jour par Xavier Coquoz.

A gauche, un réa de poulie. A droite, un boulet de canon de 22 cm de diammètre avec une inscription

A gauche, un réa de poulie. A droite, un boulet de canon de 22 cm de diamètre avec une inscription. Photos C. Gerigk

© Christoph Gerigk

Le canon CN4 en fer forgé cerclé. 205 cm de longueur pour 35 cm de diamètre (photo Christoph Gerigk)

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Au stade de dégagement où nous sommes arrivés, la quille mesure au minimum 25 mètres, ce qui se rapproche des dimensions estimées par rapports aux résultats de l’année dernière. Au fil de la fouille, nous continuons de dégager de nombreux restes de cordages, conservés dans les concrétions ou partiellement carbonisés. Ces derniers présentent toutes les caractéristiques classiques des manœuvres courantes et dormantes d’un navire.

Deux types ont été mis au jour:

– Des cordages de 18 mm de diamètre de 52 brins composés de 4 fils de caret tortillés à gauche, eux-mêmes composés de 13 brins chacun tortillés à droite.

– Des cordages commis en aussières de 36 mm de diamètre de 156 brins composé de 4 merlins commis à droite, eux-mêmes composés de trois fils de caret d’environ 14 mm tortillés à gauche comptant chacun 13 brins tortillés à droite.

De nombreux cordages apparaissent au pied du canon CN6

De nombreux cordages apparaissent au pied du canon CN6. Photo C. Gerigk

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Au palier, Jesus et Bérenger comparent leurs relevés. Photo C. Gerigk

Au palier, Jesus et Bérenger comparent leurs relevés. Photo C. Gerigk

Samedi, nous arrivons sur le bateau sous la pluie, mais le ciel s’éclaircit rapidement. En première palanquée, Arnaud de la Roche prend quelques photos de détail, tandis que Jesus Guevara et Bérenger Debrand commencent à relever les éléments dégagés au cours de la semaine.

Dimanche. L’extrémité avant de la quille est enfin découverte flanquée de ses deux râblures avec des restes de galbords encore en place. Elle est mesurée à exactement 26 mètres de la partie extérieure du talon de quille, ce qui valide nos estimations initiales. Sa surface est assez détériorée et nous n’observons aucune trace de pièce de bois tangentielle dans son prolongement  qui pourrait correspondre à une étrave. La connaissance de la taille de la quille nous permet de déduire que nous avons à faire à un navire de plus de 40 m de longueur hors tout pour une largeur de l’ordre de 13 mètres à sa maîtresse section.

L'extrémité de la quille (à gauche, vue de dessus, à droite, vue sur son flanc bâbord) - photo C. Gerigk

L’extrémité de la quille (à gauche, vue de dessus, à droite, vue sur son flanc bâbord) – photos C. Gerigk

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LA SECONDE SEMAINE DE FOUILLES :

Après s’être reposés lundi, nous avons repris la fouille dès mardi matin. Nous continuons de détourer les canons sur l’avant et de bien dégager les parties visibles de l’épave, pour faciliter le relevé et la photomosaïque. De retour au port, nous avons monté deux carroyages qui permettront de réaliser les relevés en coupe. Nous les avons installés sur le toit du bateau en attendant de pouvoir les immerger le  lendemain.

Mercredi : Avis de grand frais annoncé. Vent de secteur Ouest. Des rafales de vent force 8 et un fort courant s’abattent sur la baie de Saint-Florent. Nous arrivons toutefois à maintenir le programme de plongée, mais nous devons réduire les temps d’immersion. L’après-midi, des inscriptions trouvées sur la face interne de la dernière virure de bordé bâbord du secteur de fouille AF13/1 sont étudiées.

Photo de gauche: inscription en forme de M. Au milieu: inscription en forme de VI.

Photo de gauche: inscription en forme de M. Au milieu: inscription en forme de VI (photos c. Gerigk)

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Jeudi : Beau temps, mer belle et des températures enfin dignes de la Corse! Nous avons immergé le carroyage de la zone de fouille AF13/1 le matin, et AF13/2 l’après-midi, Gilles Drogue et Jacques Morin sont chargés de leur nivelement. François Gendron a une fois de plus remonté un boulet de canon trouvé par JesusGuevara à l’avant de l’épave. La plupart de ceux trouvés cette année sont de petit calibre (12,5 cm de diamètre).

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Les carroyages sont mis en place sur les zones de fouille AF13/1 et AF13/2 (photo Ch. Gerigk)

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Vendredi : Les relevés des deux zones de fouille se poursuivent. Samantha Heitzman est chargée du relevé de la zone avant de AF13/1. Mais c’est bientôt sur AF13/2 qu’une nouvelle découverte importante est réalisée : sur le côté tribord, nous avons trouvé le maitre-couple du bâtiment. il s’agit de la varangue n° 27, sur les deux flancs de laquelle sont fixés des genoux, baptisés G27a et G27b.

Il s’agissait là d’un second objectif de la mission qu’au regard du peu de temps dont nous disposions, nous n’étions pas très sûrs de pouvoir atteindre. La détermination de la maîtresse section est attestée par l’observation d’un couple caractérisé par une varangue dont les deux faces de tour antérieures et postérieure sont dotées de genoux. Celui-ci marque l’inversion des séquences de construction des membrures et constitue un évènement important de la mission. Cette découverte nous permet désormais de travailler sur la question de la largeur du bâtiment, elle permet aussi d’ouvrir une réflexion sur la question de la dimension de son plan et d’aborder en définitive des conclusions sur la forme du navire.

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Photomontage de l’aire de fouille AF13/2 avec la situation du maître couple (C.Gerigk)

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TROISIÈME SEMAINE DE FOUILLE

En début de semaine, nous avons trouvé des traces de mercure dans la zone AF13/2 (partie centrale de l’épave), sur le côté tribord, à proximité du carlingot tribord. Le mercure est principalement utilisé à l’époque dans le processus d’extraction de l’or et de l’argent, mais on lui connait également des fonctions médicinales, entre autre pour le traitement de la syphilis et de la gale. Compte tenue de sa densité (13,6), le mercure ne se dissout pas dans l’eau et se présente sous forme de flaque argentée sur la carène.

Dés le mardi, nous avons entrepris de réaliser les coupes longitudinales et transversales  de nos deux zones de fouille. Les mesures relevées aideront tant à la définition des plans de coupe qu’à préciser notre planimétrie. Les dernières observations sur les caractéristiques constructives de la charpente, sur les liaisons et les modes d’assemblage des pièces de bois sont réalisées.

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Relevé des plans de coupe longitudinales et transversales (photo. C. gerigk)

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Les derniers jours  sont consacrés au ré enfouissage du site. Les zones de fouille sont couvertes de tissu géotextile et les suceuses sont inversées pour y déposer une couche de sédiment. C’est là une condition essentielle de la bonne préservation du site.

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Le ré enfouissage du site en fin de fouille (photos C. Gerigk)

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LA CLOTURE DE L’OPERATION 2013

Malgré un temps de travail réduit, des conditions de travail souvent difficiles en raison des lenteurs administratives et des moyens chaque année plus limités, le projet “Cinq siècles sous la Mer” est maintenu à flots grâce au dévouement  et au professionnalisme d’une équipe composée de membres dont les compétences sont variées et  complémentaires. Année après année, cette équipe a appris a optimiser son travail sur ce site archéologique dont la complexité associée à la profondeur (38 mètres) exigent une organisation sans faille et un bon très entrainement.

Que tous les membres de cette  équipe soient ici vivement remerciés pour leur implication et leur participation désintéressée à un projet dont ils sont le fer de lance. Qu’ils soient remerciés pour  être à l’origine d’une aventure humaine hors du commun qui permet de plonger au cœur du passé maritime de la Corse et de la navigation en Méditerranée à l’époque de la Renaissance, un champ d’étude encore en friche où tant de choses restent encore à étudier et découvrir!

Enfin, que nos partenaires et tous ceux qui nous soutiennent trouvent également ici  l’expression de notre gratitude, sans eux ce projet n’aurait pas pu voir le jour!

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Une partie des membres de notre équipe en fin de mission (photo C. Gerigk)

ALBUM DE PHOTOS DE LA FOUILLE 2013

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Jesus s’occupe de la peinture bleue

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Une touche de blanc…

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La préparation avant la plongée

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L'équipe de fouille initie les travaux de dégagement du sédiment

L’équipe de fouille initie les travaux de dégagement du sédiment

AF13/1: le premier secteur de fouille mis au jour

AF13/1: le premier secteur de fouille mis au jour

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Les bouteilles d’oxygène pour le palier de décompression de 6 mètres

Le palier des 6 mètres, un moment parfois bien long...

Le palier des 6 mètres, un moment parfois bien long…

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Le plongeur sécu se prépare à sa veille

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On habille sa majesté

Après quelques jours nous pouvons commencer le relevé des structures de l'avant (AF13/1)

Après quelques jours nous pouvons commencer le relevé des structures de l’avant (AF13/1)

Nous pouvons désormais initier les travaux de relevés (AF13/1, planimétrie Jesus Guevara)

Nous pouvons désormais initier les travaux de relevés (AF13/1, plaquette de Jesus Guevara)

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La petite blague du dimanche. Le farceur trahi par son profil

Pour patienter avant les images de cette année, voici le lien vers un montage sur la fouille de l’année dernière : http://www.youtube.com/watch?v=Kg9syHBki4A

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Après le jour de congé, on fait semblant d’être content de retourner plonger

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Certains font beaucoup moins semblant

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Bérenger et Arnaud complètent le plan de l’épave à partir des mesures prises sous l’eau

Les genoux du maître couple (G27 a et b) passent sous les accotards (Photo c. Gerigk)

AF13/2 – Les genoux du maître couple (G27 a et b) passent sous les accotards (Photo c. Gerigk)

AF13/2 - Les séquences de clouage du bordé sur la membrure sont repérés par des étiquettes blanches (Photo C. Gerigk)

AF13/2 – Les séquences de clouage du bordé sur la membrure sont repérées par des étiquettes blanches (Photo C. Gerigk)

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La seconde étape de la fouille passe par le montage du carroyage

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Montage de la règle fixée au carroyage et permettant de prendre des mesures

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Maintenant, les carroyages sont installés sur leurs aires de fouille respectives (AF13/1 à gauche, AF13/2, à droite); Photo C. Gerigk

Maintenant, les carroyages sont installés sur leurs aires de fouille respectives (AF13/1 à gauche, AF13/2, à droite); Photo C. Gerigk

Photo: Christoph Gerigk

Les paliers à l’O² (Photo: Christoph Gerigk)

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Guillaume effectue un relevé en coupe à l’avant de l’épave

Posted 9 October 2013 by CEAN

One response to “Journal de fouille 2013

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  1. Depuis Oaxaca, Mexique, je viens de voir les dernières images de Christophe: c’est superbe ! Je n’ai pas de nouvelles mais j’espère que tout le monde va bien. Ici nous avons fait de très belles découvertes cette année qui valident l’hypothèse d’une occupation olmèque de Monte Alban. A bientôt de vous revoir tous, François “qui ne perd jamais une pierre”.

    François Gendron

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